« Le royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Luc 17, 21)
« Si tu savais le don de Dieu » (Jean 4, 10)
« Celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais » (Jean 11,26)
Dans l’Evangile, il est beaucoup plus dit et suggéré entre les lignes- c’est un murmure, l’Evangile, qui se murmure au cœur de chacun, continuellement à découvrir et à recréer- : « Bienheureux ceux qui écoutent ma Parole et la gardent » .
Elle se garde là-dedans et pas ailleurs ; une approche intérieure, une communion qui s'opère d'homme à homme. Je dirais : c'est un corps-à-corps avec lui, un cœur-à-cœur, d'homme à homme...
La dimension spirituelle est une recherche intérieure. Nous puisons à la source totale de la vie - "Je suis la Vie, le Chemin, la Vérité" - tout ce dont l'homme a besoin.
Et puis, la réponse de Jésus à ses parents, qui lui disent : "mais enfin, on te cherchait." "Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ?"
Première prise de conscience au-dedans de lui. Il y a quelque chose qui commence à saisir cet enfant. Et cela on le retrouve plus tard, au moment où Jésus est devenu un homme, adulte, aux environs d'une trentaine, où après la rencontre avec J. Baptiste qui était son père spirituel, qui l'avait éveillé à cette dimension (je ne dis pas que J. Baptiste lui a révélé le message évangélique que nous avons là - J. Baptiste n'en savait rien du tout de ce qui naîtrait de cet homme exactement ; il savait bien qu'il avait un disciple de choix, mais ce qu'il de- viendrait, ce monde nouveau, cette réponse totale possible pour l'homme, il ne pouvait pas le deviner, il ne pouvait pas le savoir. D'ailleurs Jésus lui-même ne le savait pas ; il savait que quelque chose était en train de naître en lui d'extraordinaire, mais il ne le savait pas encore).
Alors, deuxième étape; c'est au moment où il est baptisé par J. Baptiste dans le Jourdain. Vous savez, ce n'est pas facile de rapporter une expérience intérieure et surtout l'expérience d'un autre ! Dans la forme, c'est notre secret avec Dieu. D'ailleurs ça ne peut pas se dire. De Dieu on ne peut dire que Ses effets, Ses bienfaits, ce qui entoure Son action et Sa présence proprement dites dans l'homme. On n'a que cela à dire, on ne peut que témoigner. Lui même...
Par conséquent, ce n'est pas facile à dire et alors, l'évangile nous rapporte ceci de la façon suivante: "Celui-ci est Mon fils bien-aimé; écoutez-le."
C'est, si vous voulez, la deuxième prise de conscience de cette paternité de Dieu dans l'homme.
Alors Jésus revient dans sa Nazareth. C'est là que progressivement va s'élaborer sa renaissance, ce renouveau de lui-même progressif pendant un bon bout de temps. On ne renaît pas du jour au lendemain, même pas Jésus. Et alors cette autre prise de conscience, quand il est dans la synagogue. C'est lui qui lit. (C'est de là que nous savons que Jésus savait lire ; il n'était pas passé par les grandes écoles, donc il n'était pas très calé en Judaïsme, il n'avait reçu mission de personne, aucune autorité ne lui a donné sa mission pour la vie publique. Ca monte de l'être de l'homme, de la mission de l'homme qui trouve son chemin, c'est donné directement par Dieu. C'est du direct! et du personnel ! de l'unique! )
Et voilà donc Jésus qui lit le passage d'Isaïe :"Les boiteux marchent,..." Là Jésus a cette prise de conscience extraordinaire de cette action au-dedans de lui, qui l'irradie tellement que les gens autour de lui sont bouche-bée devant ce qui se passe dans l'intérieur de cet homme. L'action de Dieu nous saisit directement, je dirais, à même Son action.
Il y a un autre moment aussi où l'on saisit la paternité de Dieu dans l'homme. Il y a le passage, si vous voulez, de la transfiguration - je pense en moi, que cela a été un moment d'extase de Jésus et que par conséquent, ceux qui étaient autour de lui en ont été irradiés. Quand se passe cette action, cette expérience de Dieu au-dedans d'une personne, elle l'irradie totalement, corps et âme, et ceux qui l'entourent en sont irradiés. L'action de Dieu a toujours été comme ça et sera toujours comme ça.
Alors cette étape nous dit combien Jésus vivait au-dedans de cette présence, cette vie profonde.
Et alors ce très beau passage : les disciples, tant femmes qu'hommes (dans ceux qui entourent Jésus à ce moment-là, il y a un tel masochisme qu'il n'y avait pas de place, ni dans le monde romain, ni dans le monde grec, ni dans le monde juif, pour la femme, autre que pour le plaisir, les enfants et le travail. Le reste était moins qu'une bête de somme ! par conséquent., autour de Jésus, vu toute son attitude qu'il a tout au cours de sa vie publique à l'égard de chaque femme qu'il rencontre sur sa route, il y a des scènes splendides, d'un universalisme inouï, et c'est le premier et l'unique ! )
Pensez par exemple à Marie-Madeleine, par exemple à la femme adultère..C'est unique, cette attitude extraordinaire de cet homme qui devrait être la base de toute notre attitude - je parle en tant qu'homme - et quand on replace ça dans le contexte, c'est quelque chose d'inouï, impensable. Cette liberté!
Et vous comprenez bien qu'il ne pouvait qu’offrir quelque chose aux hommes autour de lui, à cette douzaine de disciples qu'il s'était choisis, comme à cette presque douzaine de femmes qui étaient dans sa vie publique et qu'il s'était choisies également. Et les disciples ajoutent encore ceci, quand ils ne font que les énumérer: .."dont il avait chassé sept démons." pourquoi aurait-il chassé plus de démons chez les femmes, qui étaient dans son intimité, que chez les hommes ?
Il faut réaliser les choses, il faut réfléchir, sinon on tombe dans l'absurde, et comprendre par le dedans les choses. Et vous croyez qu'au moment de la cène, pendant qu'il nous a laissé - ce passage extraordinaire où déborde en lui tout l'humain et tout le divin : son entretien avec les siens, et qui est couronné là par son souvenir à poursuivre par tous les temps, le plus grand don de Dieu à l'homme - croyez-vous qu'il a dit aux femmes :"vous autres,..." Oh non, Jésus ne serait plus Jésus.
Replaçons donc tout cela dans la vérité. Alors les disciples sont là, autour de lui, tant femmes qu'hommes.
Alors Jésus - voyez, ça se crée au passage ces choses-là, les visites de Dieu, on aide bien un peu à les provoquer, si vous voulez, par notre attention, par notre silence intérieur; c'est tout un apprentissage. Mais Dieu se donne en réalité de la façon qu'Il veut, de l'intensité qu'Il veut. Cela dépend beaucoup plus de Lui que de nous. Nous ne pouvons même pas bien le prolonger, nous n'en sommes pas maîtres absolument. Nous facilitons les choses, nous les rendons possibles, mais un point, c'est tout. Le reste dépend de Lui. Ca dépend de notre libre vouloir, mais la nature, l'essence même de Ses dons. c'est Lui que cela regarde.
Mais c'est tellement coïncidant avec nous qu'on ne sait pas bien si ça sort bien de nous. Ca nous traverse tellement tout entier, corps et âme, de part en part. qu'on peut dire que c'est de nous, de même que c'est de Lui et les deux aspects sont aussi vrais l'un que l'autre. Mais c'est Lui. et on le sait bien, parce qu'avant ce n'était pas comme ça.
Jésus donc a cette espèce de visite de Dieu, de touche de Dieu au-dedans de lui. Alors ces hommes et ces femmes, qui étaient quand même des gens mûrs - Jean était le plus jeune - qui avaient passé leur vie à prier ( parce qu'on en récitait des formules dans le peuple juif à l'époque de Jésus, si c'est encore comme ça, je n'en sais rien ; peu importe, c'est un autre chemin que le mien et j'ai assez de celui de mon maître, tout en ayant beaucoup de respect pour tout chemin qui est sensé de mener vers Dieu.) étaient époustouflés, éberlués, émerveillés devant ce qui se passait à l'intérieur de Jésus. Ils lui disent: "Apprends-nous à prier comme toi." C'est curieux ces choses….. Vous n'avez pas remarqué ce passage extraordinaire?
Car ces temps de prières, ces temps d'expériences de Dieu, ces temps de vie en Dieu, ce sont les moments incommensurables d'une vie. Et jamais l'homme n'est autant homme, autant lui-même, qu'à ces instants. C'est la plénitude de l'homme. Goûter et expérimenter, dilater dans toutes ses dimensions!
Alors il n'est pas étonnant que les disciples, ces hommes et ces femmes autour de lui, lui disent: "Apprend-nous à prier comme toi," Er c'est là qu'il nous a appris le "Notre père", prière que les chrétiens récitent depuis deux mille ans, maintenant à sa suite. Voyez, ce qui compte ce ne sont pas les formules que, nous récitons; les formules ne sont faites que pour nous mettre dans l'état d'union et de prière. Ce n'est pas la formule qui compte.
Simone Weil – (la penseur, bien sûr, morte à 33 ans pendant la guerre, pour moi la grande penseur de notre temps, qui a eu une formation agnostique et qui est passée par les grandes écoles de France, qui ne sont pas particulièrement pieuses, vous savez, et de par sa formation dans sa famille qui n'était pas religieuse du tout non plus) par conséquent une fille sortie de la normale supérieure, sans aucune formation religieuse, eh bien, Simone Weil, en train de lire un poème d'un auteur mystique anglais du XXVII siècle., nous dit : "Le Christ: est venu et il m'a prise." Et: quasi du jour au lendemain, S Weil, d'agnostique est devenue chrétienne. C'est pour vous dire que ces saisis de Dieu ……… la vigueur, quand elle empoigne quelqu'un, ça y est ! Quand on se laisse un petit peu prendre…
Et puis, ceux qui sont passés par ces chemins, affirment tous la même chose. On nous en a fait de l'eau de rose, on a transformé cela dans les idées, alors que c'est la réalité qui touche l'homme le plus totalement, le plus pleinement, le plus irréversiblement. C'est l'expérience la plus totalisante de la personne humaine. Vous allez m'excuser: nos amours à côté ne sont que tout petits. Bien sûr, s'ils sont dilatés du dedans, alors eux aussi participent à l'infini . C'est la seule dimension d'ailleurs qu'ils devraient avoir, c'est à cela qu'ils devraient avoir accédé, tout comme nos affections, nos tendresses en tout genre, notre paternité, notre maternité, tout cela est fait pour dilater à l'infini de cette source, de ce brasier incandescent, brûlant, qui continuellement consume le cœur de l'homme.
Alors, ces prises de conscience successives. cette paternité de Dieu, qui exerce Son action à l'intérieur de Jésus, que, petit à petit, il va découvrir dans l'émerveillement…..Et là, nous arrivons à ce passage d'évangile, cette parabole qui est probablement un des passages les plus beaux de ce qui jamais ait été créé par la conscience et la vie humaine. C'est le passage de l'enfant prodigue.
Là il y a comme un tournant, un changement, un virage qui nous change de Dieu, définitivement, irréversiblement! Le Dieu puissant est mort!
C'est le Dieu intérieur, ce Père, le père de bonté, de tendresse. Regardez Son attitude, regardez cette psychologie ! Mais c'est bien plus que la psychologie, parce que cela touche l'homme jusqu'au fin fond de son être et de ce qu'il a de meilleur, de plus grand, de plus humain.
En nous comparant Dieu à ce Père, ce Père peu perspicace, entre nous, cette impuissance devant la liberté de l'homme !- et cela vous le trouverez dans un tas de paraboles, oui!, l'impuissance de Dieu au cœur de l'homme. Et vous voyez, Il est appel, Il a laissé Son fils, qui a croqué tout en s'amusant.. Mais Lui, pendant ce temps, il ne s'amuse pas, Il pense à Son fils. Il y pense activement, car l'aimé est actif sous toutes les formes, vous le savez bien, et aimer c'est donner sa vie. Alors le père a tout préparé pour son retour et il attend. Ce visage de ce père, c'est vraiment quelque chose d'extraordinaire! Il a tout préparé: le veau gras, le costume neuf.. Le père aime bien que son fils soit beau, ce n'est pas possible autrement. Puis il attend...
Le fils, lui, s'amuse et distribue tout dans les frivolités, il n'a pas le temps. Mais il finit dans la misère. Il a faim, il crève de faim et on ne lui donne rien, et il se dit : « ah, quand même, il n'y a que d' aller chez mon père. Les journaliers ont de quoi manger et moi, je suis en train de crever de faim. Tant pis !"
Mais qu'est-ce qu'il va faire? "J'ai tout bouffé et pris, ils vont me mettre dehors, ils ne vont pas vouloir m'accueillir." Mais la faim est terrible (j'ai connu la faim un peu pendant la guerre, surtout pendant mes chantiers de jeunesse, donc je peux me référer à cela).
A la fin il dit : "Tant pis, je vais y aller et je vais lui dire..d'ailleurs il ne me reconnaitra pas comme je suis fait, je suis en loques,..je vais lui dire; écoute, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils, traite moi comme un de tes journaliers, pour manger..."
Voyez le père ! Quel accueil ! Ce père qui regarde continuellement si son fils ne revient..
Je vous énonce l'évangile, mais l'évangile n'est pas simplement ce qui est dit. Tout est murmuré dans l'évangile. Il faut que nous le découvrions à travers notre épaisseur , l’épaisseur de notre humanité à chacun et par la dimension spirituelle. Il n'y en a pas d'autre puisque c'est son chemin . Alors c'est ce murmure à l'oreille et au cœur de chacun qu'il faut que chacun découvre entre les lignes.
Vous vous rendez compte si Jésus a fouillé les fins fonds de l'homme pour trouver de si belles images pour la paternité de Dieu.
Il y a tout là-dedans, et bien plus encore, à qui sait voir. C'est une approche intérieure, c'est une communion avec quelqu'un, c'est une révélation constante de Lui à nous - et de nous à Lui - qui nous révèle à travers tout ça cette paternelle tendresse de Dieu. Alors cet instant de retrouvaille de ce père et de son fils est absolument quelque chose de poignant.
Vous avez un tas de paraboles comme ça. Et après c'est la joie, le veau gras, le festin, les chants et les danses. Les retrouvailles de Dieu avec l'homme au plan de cette intériorité, chaque fois c'est la fête. D'ailleurs avec Dieu c'est toujours la fête : c'est le royaume de la joie et de la paix et de l'humain et de la communion et de l'aimé en plénitude et de bien d'autre chose encore!
Voyez la brebis perdue, c'est la même chose: ça nous situe toujours dans la même zone. D'ailleurs, tout l'évangile nous situe là. Quand le berger retrouve sa brebis, c'est la joie. Il va vite dire: "J'ai retrouvé ma brebis, vous savez."
La femme qui a perdu sa pièce et qui la retrouve: c'est la joie.
Voyez, toute manifestation de Dieu dans la personne humaine, quelle que soit la forme qu'elle prend, parce qu'il y a de multiples façons, est toujours auréolée de joie. Nous pouvons par ailleurs être dans la tristesse ou la douleur, la rencontre de Dieu au-delà de notre peine, sera toujours accompagnée de l'ineffable bonheur de Dieu, de la joie. Parce que nous sommes faits pour être des bienheureux de Dieu.