JESUS ET JEAN-BAPTISTE
(Evangile de Matthieu, 3, 1-17)
Le Père Frédo converse avec un ami durant l’Avent de l’année 1986 et il évoque la figure de Jean, le Baptiste. Ecoutons-le.
Nous sommes tout proches de Noël. Noël pour nous, c’est la naissance de celui qui nous ouvre le chemin de la vie. Mais quand il est né, il était comme tout enfant, c’est-à-dire qu’il ignorait tout de lui-même et de ce qui, un jour, naîtrait de lui, c’est à dire ce chemin, cette issue à la nuit, cette sortie du labyrinthe. Et c’est ce qu’il va proclamer, à trente ans, après son séjour de quarante jours avec Jean-Baptiste dans le désert. Vous savez que les dimanches passés, les dimanches de l’Avent, on lit des textes qui ont trait à Jean Baptiste.
Jean-Baptiste : c’est quelque chose de très intéressant ce dialogue, cette rencontre de ces deux hommes. Voyez, ils se disent chacun, ils disent chacun l’un de l’autre des choses très belles.
Jean Baptiste fut le témoin de ce qui s’est opéré en Jésus, le témoin privilégié, il a su qu’il s’était passé de grandes choses en Jésus, mais, lui, est resté dans son Ancien Testament. Et pourtant, il a vu se réaliser ce passage, il a été le témoin de ce passage, de cette évolution, de cette mutation qui s’est opérée en Jésus. La preuve, c’est qu’au moment du baptême de Jésus - c’est lui qui a baptisé Jésus - il a été le témoin qui a entendu, qui a réalisé, ce que le Père révélait à Jésus : « Celui-ci est mon fils bien aimé, écoutez-le ». C’est là l’affirmation de la prise de conscience capitale de Jésus de sa filiation avec la vie du Père. C’est une des grandes merveilles qui s’est opérée durant ce séjour au désert à proximité de Jean Baptiste.
Jésus découvre deux choses essentielles. « Sachez-le, le Royaume est au-dedans de vous ». Personne ne peut trouver Dieu en dehors de soi même, ce n’est pas vrai…, ou alors c’est un Dieu des nuages qui n’à absolument aucun contact avec l’homme, et c’est de ce Dieu là que nos contemporains se sont détournés parce que cela ne les concerne pas. Le Dieu extérieur ne concerne pas l’homme. « Sachez le, le Royaume », l’habitation de Dieu, « est au-dedans de vous ». « Nous viendrons en lui, nous ferons en lui notre demeure », nous dit-il, dans son dernier entretien. Au fur et à mesure où nous adhérons à cette présence, à ce Dieu qui nous habite, à cette paternité qui va déverser au-dedans de nous ses ineffables bienfaits, au fur et à mesure où nous optons pour son chemin, il déverse au-dedans de nous tout ce dont nous avons besoin pour pouvoir vivre notre vie d’homme en plénitude.
Ce Dieu là, ce visage nouveau de Dieu dont Jésus a pris conscience, qui lui a été révélé, qui lui a été donné, là, dans ce désert, a fait basculer la condition humaine dans une autre dimension, dans un autre univers, c’est ce que nous sommes en train de réaliser aujourd’hui. Voyez ! Jean Baptiste a été le témoin, le tout proche, qui a conduit Jésus jusqu’à cette petite porte qu’il faut passer pour entrer dans ce royaume du dedans. Il faut entrer dans ce contact direct, dans cette habitation divine du dedans, dans ce qu’on appelle l’être, là où Dieu manifeste sa Présence, se dit et se donne.
Jean Baptiste dit : voyez ! Moi je suis là pour préparer le chemin. Il faut que je disparaisse pour que celui qui est parmi vous grandisse ; c’est lui, moi je ne suis là que pour niveler le terrain. « Je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales. Moi, je vous baptise dans l’eau du Jourdain, mais lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint, dans le feu », dans l’embrasement divin…..le baptême du feu….
Et Jésus lui-même a des paroles splendides sur Jean Baptiste : « Voyez, qu’est-ce que vous êtes allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent ? Un homme dans ses beaux habits ? Oh ! Que non ! Que non ! Et pourtant c’est le plus grand des fils de l’Ancien Testament, c’est le plus grand des prophètes, c’est celui qui prépare ma voie, c’est celui qui m’a annoncé !
Et il dit : « pourtant, pourtant, le plus grand de ceux de l’ancien chemin » c’est-à-dire du judaïsme idéologique, « ne monte pas à la cheville du moindre de ses disciples ».
En Jésus, et en Jésus seul, on passe dans un autre univers, on débouche dans une autre dimension humaine, je pense que rien ni personne par ailleurs ne peut nous donner. C’est ça le grand miracle, le grand événement qui a été un avènement.
Mais qui était en promesse dans cet enfant ?......... parce qu’on ne savait pas ce qui allait émerger de lui plus tard, à la trentaine, et lui-même n’en savait rien du tout, pas plus que les autres et cela il l’a découvert là, il l’a découvert à proximité de Jean Baptiste dans ce désert.
Je pense que c’est probablement dans les environs de Qumran : c’est un désert absolument torride. Quand j’y suis allé, c’était la saison des pluies, par conséquent, c’était supportable, il faisait relativement bon, mais aux périodes chaudes, c’est affreux. Vous voyez d’un côté, vous avez les collines du Néguev, de l’autre côté vous avez les montagnes de Jordanie. Ce ne sont pas des petites collines, ce n’est pas de la montagne à vaches, comme chez nous, c’est de la montagne jeune, accidentée, ce sont des roches calcaires. Quand j’y suis passé pour aller voir Massada, il y avait eu un gros orage et la route était coupée à plusieurs endroits au milieu de ces montagnes qui sont des montagnes toutes nues parce que rien n’y pousse bien sûr ; quand il y a des orages, ce sont des orages terribles, d’ailleurs il paraît qu’il y a des personnes qui, avec des voitures, ont disparu entraînées dans la Mer Morte, carrément !
Je pense que c’est dans ces parages là que Jésus est allé avec son cousin Jean Baptiste. Il fallait aussi qu’il y ait un point d’eau parce même si on s’appelle Jésus ou Jean-Baptiste on a besoin de boire surtout dans des coins pareils, et puis de manger aussi. Quand on vous dit qu’il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage, teh ! …eh ! il ne faut pas pousser…
Comme ce n’est pas très loin de Jérusalem, disons une petite cinquantaine de kilomètres à quelque chose près, il y a aussi Jéricho qui est tout à côté. Il y avait des gens qui venaient écouter Jean Baptiste : Jean-Baptiste disait : convertissez-vous ! Convertissez-vous, mais selon le judaïsme. Il ne pouvait pas les appeler là où Jésus n’avait pas ouvert le chemin, mais il a dit : c’est celui là, c’est celui là qu’il faut suivre ; moi il faut que je m’efface.
Et plus tard, Jean-Baptiste a été arrêté par Hérode. Il est dans son cachot, il a été le témoin privilégié de ce passage dans l’homme, de cette mutation qualitative, je dirai sans équivalent dans l’histoire des hommes. Et il est dans la nuit, dans la nuit à tous les plans : dans la nuit de son cachot et puis il ne sait plus bien, il ne sait plus bien ! Il a pourtant été le témoin de cette révélation en Jésus au baptême, son baptême : « celui-ci est mon Fils bien-aimé », et il fait demander par ses disciples à Jésus : « es-tu bien celui qu’on attend ? Es-tu bien celui qui va libérer l’homme » (car en fait c’est de cela qu’il s’agit), « es-tu bien celui qu’on attend ? ». Et Jésus va répondre : ouvrez les yeux, les aveugles voient, les boiteux marchent, les morts ressuscitent », et signe suprême : « la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ». « Rapportez ça à Jean-Baptiste, rapportez ça à votre maître », pour le sécuriser, pour, comment dirai-je ? fortifier sa foi en lui (Jésus). « Dites-lui, dites-lui ». Ce sont les grands signes ! Il ne leur fait pas de grands discours. Jésus va employer à peu près les mêmes termes dans la synagogue de Nazareth quand il va remonter d’avec son cousin, vous savez le sabbat où il lit le parchemin (c’est là qu’on sait que Jésus savait lire bien qu’il n’ait pas fait de grandes études, on lui en fera des reproches hein ! : « c’est le petit-fils du charpentier ». On le connaît, on connaît sa famille, on connaît les siens) et par conséquent, vous voyez, cette révélation de Jésus, il lit Isaïe, c’est à peu près les mêmes textes : « vous voyez les boiteux marchent, les morts ressuscitent, les aveugles voient et la bonne nouvelle est annoncée aux petits ». Et Jésus, là, prend une fois de plus conscience de sa mission, que cela s’adresse à lui. C’est lui le porteur, le réalisateur de tout ce que les prophètes ont pu annoncer : lui Jésus ! Et là s’opère en lui ce qui arrive chaque fois que quelqu’un prend conscience de sa mission ; ce sont les grands moments de notre état de prière, de nos expériences de Dieu, de nos temps d’union à Dieu au-dedans et cela irradie un être. Il y a d’autres passages dans l’évangile qui sont révélateurs de cet état d’union de Jésus au Père et les gens de la synagogue sont émerveillés. Et il y aura d’autres moments, il n’y aura pas les mêmes témoins, par exemple au Thabor (j’ai eu la chance d’y monter à ce Thabor) et là Jésus est avec Pierre, Jacques et Jean, là encore il est saisi par cette présence de la paternité au-dedans de lui, c’est pour cela qu’il sait ce dont il parle quand il parle du Père. Il le sait parce que le Père a déversé au-dedans de lui tant de bienfaits, mis tant de lumière et tant de plénitude d’être et de vie ; c’est cela qu’il va jeter ensuite pendant sa vie publique aux hommes. Et là aussi cela se répercute sur ses trois disciples qui sont avec lui ; cet état de plénitude, cet état d’union : cela transfigure une vie. Ce sont les grands temps de prière qui normalement peuvent visiter tout homme quand il cherche, quand il a fait suffisamment l’apprentissage de ce recueillement, de ce retournement intérieur.
L’expérience de Dieu, les expériences de Dieu se greffent jusque dans les profondeurs de l’être de l’homme et ce qui touche l’être dans l’homme touche la totalité de la personne humaine, si bien que ces expériences sont d’une telle plénitude qu’elles ne s’effaceront plus dans l’homme ; elles permettent cette jonction, cette fusion, cette approche intérieure du divin dans l’homme qui est en même temps une approche, une démarche, vers notre amplification en Dieu et qui permet à Dieu justement de déverser au-dedans de nous tous ses bienfaits, toute son action transformante, unifiante, béatifiante, pacifiante, mettez tous les qualificatifs que vous voulez dans le sens du bien, du beau et du vrai, ils sont bons, tous meilleurs les uns que les autres.
Et il y a un autre exemple aussi, au moment où il approche de sa fin, ça c’est au sommet du Mont des Oliviers, c’est son dernier voyage et il sait qu’il va là pour mourir et il est saisi là aussi. Et ses disciples qui sont autour de lui, ils contribuent, ils participent, c’est communicatif, ces états, ils deviennent contagieux du divin. Et ses disciples qui sont des juifs d’un certain âge, sinon d’un âge certain : ces hommes, ces femmes, cette douzaine d’hommes, cette demi-douzaine de femmes qui ont été les témoins privilégiés, ses compagnons de ses trois ans de vie publique, ceux auxquels il a révélé le meilleur de lui-même c’est-à-dire toute son expérience appelante et dilatante de l’homme, dont on a gardé des bribes, des traces là-dedans ( Frédo montre l’évangile) justement pour nous investir nous aussi de divin et d’évangile parce que le divin a pris visage d’évangile.
Et alors, vous voyez par conséquent ces juifs qui ont passé leur vie à réciter des formules de prière, des psaumes et tout le tralala… chez eux, je pense que c’est encore comme ça un peu aujourd’hui, on prie en se levant, on prie en se couchant, on prie en se débarbouillant, … bon ! C’est toute leur vie, je dirai, leur vie journalière qui est imprégnée de prières vocales sans compter les sabbats, où ils s’en vont à la synagogue et où aussi il prient ; enfin ce qu’on appelle prier… Et puis quand ils allaient au temple pour certaines grandes fêtes, eh bien ! là aussi ils passaient leur semaine à prier même pendant le voyage et figurez-vous que devant ce qui s’opère en Jésus, là au sommet du mont des oliviers d’où on domine tout Jérusalem, en face, eh bien ! ils prennent conscience, eux qui ont passé leur vie à réciter des formules de prière, qu’ils n’ont jamais su prier et c’est là qu’ils disent à Jésus : eh bien apprends-nous à prier comme toi. Et c’est là que Jésus crée pour nous la formule du Notre Père. Mais ce n’est qu’une formule, remarquez la plus adéquate, pour nous mettre dans l’état de prière. Car toutes les formules de prière quelles qu’elles soient n’ont pas d’autres raisons d’être que de nous mettre dans cet état bienheureux d’union à Dieu au-dedans de nous, des états de plénitude. Jamais l’homme n’est aussi grand, aussi pleinement lui-même, aussi intelligent, aussi brûlant qu’à ces heures-là.
Bon ! Voilà ce que m’a suggéré aujourd’hui cette proximité de Noël.