LA PRIERE
(Divers extraits de « Chemin de Vie » de Fredo)
La prière est silence et présence. C’est un état d’ouverture, d’accueil intérieur. Il faut être vigilant pour saisir au passage ces visites de Dieu, ces touches divines. Dieu se dit toujours à nous par des rencontres heureuses sous forme de lumière, de vérité, de vie. Le Père nous appelle à travers toute la consistance du réel, de la vie et des autres. Nous, il nous est demandé de nous tenir dans l’attention intérieure, à la fine pointe de notre être. La prière est un état, une vigilance, une présence au triple visage : à Dieu, à soi, à l’autre. Elle est silence et nourriture de l’être. C’est un rassemblement de soi-même sous le regard de Dieu. On l’accueille comme un don aux heures de grâce ou dans la solitude ou dans la communion. « Quand vous serez deux ou trois rassemblés en mon nom, je serai au milieu de vous », nous dit Jésus. Jamais peut-être plus que dans cet aspect communautaire de la prière qui exige toujours et simultanément la même triple présence (à soi, à l’autre, à Dieu), la réalité vivante de Jésus n’est plus expérimentable qu’en ces heures de grâce : c’est dans cette communion profonde, dans cette même attention intérieure nourrie de Lui que la messe prend toute sa densité.
« Si ton œil est simple, ton corps tout entier est dans la lumière ». Il y a contemplation quand le regard intérieur, grâce à dame pauvreté – ou le « rien » de Jean de la Croix – épouse complètement le regard extérieur : c’est l’intelligence du cœur qui regarde et saisit toutes choses en vérité. Dieu et l’homme sont alors comme deux aimants silencieux et muets qui s’attirent réciproquement.
La prière est le long apprentissage de la contemplation, et une des conditions de la vie spirituelle. La contemplation est à la vie spirituelle ce que la méditation est à l’intelligence discursive. Tout peut être fait et vécu en état de prière. Durant la jeunesse et l’âge adulte, pris par l’action, nous ne vivons que de courts mais indispensables moments de contemplation qui nourrissent notre activité, informée du dedans par ces heures de lumière. Par contre, lorsque les forces déclinent et que l’homme se tourne vers son passé, la contemplation s’offre à lui comme une nécessité existentielle. La vieillesse redoutée, abordée avec crainte parce que antichambre de la mort, peut être, pour celui qui a été fidèle à sa mission un temps privilégié qui prépare ce couronnement d’une vie qu’on appelle la mort.
« Celui qui croit a la vie éternelle ». C’est l’instant de Dieu, son présent continu. Quand nous vivons cette actualité divine, nous sommes déjà dans l’éternité, et l’éternité sera spirituelle. Alors, la mort n’est plus rupture, mais continuité du temps à l’éternel, du fini à l’infini, de la limite des corps à l’immortalité de l’esprit, de l’intuition à la présence, du clair-obscur de la foi à la vision, de la recherche à la possession. Ce sera le Royaume de l’Etre, et seulement ce qui aura été de Lui subsistera.
Que de gens frissonnent à la seule pensée de la prière et à la perspective de l’irruption de Dieu dans leur vie : ils ont peur que cela les entrave et les mutile. Pourtant, là surtout, « s’ils savaient le don de Dieu » et ses bienfaisantes répercussions dans l’homme ! C’est le seul ferment à la mesure de notre grandeur, car en ces zones orantes, en chacun, se cache le génie aux multiples visages. Pour le promouvoir, il faudrait apprendre à se tenir fidèlement le plus près possible de ce centre de soi-même qui reste toujours inaccessible car Dieu seul y réside.
Que ce soit dans la joie ou la souffrance, la lumière ou la nuit, la persécution ou la liberté, la fidélité ou la « prodigalité », la demande ou la reconnaissance, il s’agit de garder l’attention intérieure, l’adhésion de l’être, le regard du dedans fixés sur Lui. En fait la prière est une attitude intérieure qui oriente tout l’homme vers son Dieu quel que soit l’état du moment. Dieu fait partie de notre substance qu’Il illumine au spirituel. Pour le renier, il faudrait se renier soi-même, ce serait cela « le péché ». Aussi la prière est un souffle de l’être qui irradie par l’intime toute une vie : elle est le fruit et l’expression de l’authenticité de l’homme qui devient disponibilité et orientation totale de lui-même vers Dieu qui est « son » Dieu.
Pour prier, ne suffit-il pas de faire taire tout bruit extérieur et intérieur et là, attentif, de sentir Sa présence, d’expérimenter Sa réalité, de se laisser irradier par Sa lumière, de goûter Ses divines caresses ; c’est le royaume de Dieu, le ciel intérieur – seul accessible sur la terre – « la terre promise » où tout homme est appelé à dresser sa tente. Cette jonction de Dieu et de l’homme féconde tout, et, en fait, c’est ainsi que Dieu nous humanise en nous accomplissant. C’est de ce mystérieux point de fusion que monte l’intuition créatrice, qu’est valorisée notre action, que se dilatent nos affections, que s’enracine notre authenticité, que s’épanouit la liberté et que se fait l’apprentissage de la contemplation, forme suprême de la prière. Cet indicible duo aux accents inédits est la mélodie de l’amour où court un perpétuel hymne à la joie, prélude d’éternité. Telles sont les inexprimables et perspectives qui s’ouvrent progressivement à nos regards intérieurs éblouis après le « passage de la porte étroite » que si peu trouvent et où tous, cependant, sont appelés à passer……
La foi s’éveille au contact d’un vivant. Ainsi en va-t-il des béatitudes et des biens humains, mais également de la prière : on apprend à prier au contact d’un homme de prière. Dans l’Evangile nous trouvons, parmi tant d’autres, ce fait paradoxal : les apôtres, ces Juifs pratiquants qui ont passé une partie de leur vie à prier, en privé et en assemblées, avec les psaumes et les diverses formules de leur peuple, demandent soudain un jour à Jésus : « Apprends-nous à prier ». C’est donc qu’à son contact ils ont pris conscience que jusque-là ils ne savaient pas encore ce qu’était la prière authentique. Il en est et il en sera toujours ainsi, c’est en son intime présence qu’on fait pas à pas l’apprentissage de la prière.
Simone Weil dit que réciter le Notre Père de toute son attention intérieure, c’est la meilleure façon de nous mettre en état de prière. Il ne s’agit pas de comprendre chaque mot ; c’est un état de « communion avec ».