L’HABIT NE FAIT PAS LE PRETRE ( suite)
Dieu, l’Eglise, rien n’avait prédisposé Frédo à les servir. Né dans un milieu d’agriculteurs près de Javerdat ( Haute Vienne) où la pratique religieuse était à peu près ignorée – un de ses grands pères fut même enterré civilement- le futur prêtre paysan du Donzeil était l’aîné d’une famille de trois enfants. Trop sevré d’école, ce qui l’empêcha de décrocher le certificat d’études ; n’ayant d’ailleurs suivi les cours de catéchisme que pendant un an car l’église était trop éloignée de la ferme, le petit Alfred – il n’était pas encore question de « Frédo » - va se voir désigné comme soutien de famille après la mobilisation de son père. La terre, il la travaillera jusqu’à l’âge de vingt ans. A son retour du service militaire, ce jeune homme intelligent mais à peu près totalement inculte ressent le besoin de trouver un sens à sa vie.
Déjà, explique t-il, à l’âge de dix ans j’avais connu une espèce de « saisie de Dieu »… Je ne saurais expliquer exactement ce phénomène. En tout cas rien qui
ressemblât de près ou de loin à une vision, une apparition miraculeuse, ou un commandement venu des cieux….
« Ce que j’ai éprouvé à mon retour du régiment c’est le sentiment très fort de la bêtise de la vie si elle ne se résume qu’à des éléments matériels. Dès lors je lis beaucoup, j’interroge des personnes…Je cherche ma voie. Tiraillé entre les diverses solutions qui s’offrent à moi dans ma recherche d’un idéal à défendre, un temps je serai tenté par le marxisme. Et puis finalement j’entrerai au séminaire comme on se lance dans la nuit…
« C’est seulement aux approches de la quarantaine que je découvrirai la dimension réelle de ma vie spirituelle. La rencontre tout à fait fortuite en janvier 1960 au cours d’une soirée chez un inspecteur primaire de Guéret, de Marcel Légaut, un ancien de Normale Supérieure, sera déterminante. Ce laïc père de famille qui est âgé aujourd’hui de quatre-vingt-quatre ans s’est fait berger pour vivre dans la paix et le silence. De lui, j’ai appris entre autres qu’être chrétien de nos jours ne peut se concevoir qu’en étant le disciple sans concession de Jésus de Nazareth. Pendant une quinzaine, j’ai vécu chez Marcel Légaut qui demeure dans la Drôme, et je peux dire de lui qu’il a été mon père spirituel ; que grâce à lui ma vie a commencé à quarante ans. »
Le sauvetage d’un patrimoine
« Frédo », nous l’avons dit, a contribué à sauver de vénérables et belles églises romanes de son secteur que la ruine menaçait. Pour ce faire, il a su persuader les édiles que ces édifices étaient partie intégrante du patrimoine et souvent le joyau de leurs communes. Payant d’exemple il a entraîné les artisans du pays à travailler à leur restauration. Mieux encore, lui qui ne réclame pas un sou pour les cérémonies religieuses qu’il célèbre a versé une part du salaire que lui attribue l’évêché pour financer ces opérations de sauvetage. En un certain sens on pourrait dire qu’il n’a pas été payé de retour puisqu’il y a toujours aussi peu de fidèles aux offices du dimanche.
« Lorsque je suis arrivé dans ce pays, 0,5 % de la population autochtone pratiquaient. Ce pourcentage n’a pas bougé, avoue « Frédo » sans émotion apparente. Comme si pour lui l’essentiel se situait ailleurs. En revanche, observe t-il, baptêmes, mariages et enterrements religieux sont sensiblement plus fréquents. Dans ces circonstances, je dis en termes simples quelques mots que je laisse jaillir du plus profond de mon être. Ainsi comprend t-on que je suis un disciple de Jésus et que je ne suis que cela ; que le seul critère de mon comportement c’est l’Evangile. En agissant de la sorte, conclut « Frédo », je crois avoir contribué à faire des hommes meilleurs sur ce petit coin de terre et cela suffit amplement à mon bonheur. »
« Ma retraite va me permettre d’être encore plus attentif aux êtres qui m’entourent, puis d’écrire sur l’expérience profonde qui irradie ma vie, nous confie « Frédo » au moment de nous quitter. Je sacrifierai davantage aussi de mon temps à m’envoler vers les cimes en écoutant Mozart, Haendel et Beethoven. Enfin, plus prosaïquement, je m’échapperai un peu plus souvent que je ne l’ai fait jusqu’ici pour me livrer à la pêche à la truite, mon violon d’Ingres. »
(Article du journal Le Populaire du Centre du mercredi 21 décembre 1983, suite dans le prochain bulletin)
L’AMOUR-COMMUNION selon Frédo
L’amour humain est tout tendu vers son accomplissement qui est la communion des êtres. Mais la communion est nécessairement de nature spirituelle : sans renaissance à la vie de l’Esprit, là comme ailleurs, la communion est irréalisable. Par ailleurs, on ne fait pas de discours sur un amour, pas plus que sur l’être aimé : on le vit, on le porte au-dedans et au plus total de soi même, on devient un amour vivant, c’est un état, une communion tacite hors de prise de la raison et du verbe.
Un amour dilate, nourrit, accomplit et humanise ceux qu’il envahit : il est communicatif et appelant. Plus cette réalité profonde, essentielle et universelle informe l’homme et la femme corps et âme, plus elle atteint au centre même du mystère de l’être, plus elle doit être enveloppée de respect, de pudeur et de silence. Mais la communion qui s’enracine nécessairement en Dieu, si elle trouve sa plénière expression dans le couple, concerne aussi l‘enfant, l’amitié, la communauté spirituelle et toutes les formes de liens humains. Sans Dieu, pas de communion possible, parce qu’Il lui est essentiel ; en donnant au verbe aimer sa consistance d’infini, Il l’établit dans la durée et Seul Il engendre cette fusion grandissante des êtres en Lui : Il donne à l’humain sa vraie qualité et sa dimension d’absolu. Il insère l’homme dans son devenir illimité qui le fait constamment être en l’appelant vers un plus être sans mesure et sans fin : la dimension de l’homme, c’est la démesure de Dieu.
Que ce soit à l’égard de Dieu ou de l’autre, un amour n’est vivant qu’en le devenant sans répit : il se vit, il se cherche, il se crée inlassablement. C’est pour ça qu’un amour se tait : il lui suffit d’être, alors il rayonne et témoigne de ce qu’il est. Plus quelqu’un est envahi par l’amour communion, plus il éprouve l’impérieux besoin du silence : l’amour a besoin du silence pour être, subsister et grandir. Le silence est son climat d’élection qui le féconde. Rien n’aide l’homme à se promouvoir, ainsi que l’être aimé, comme le silence de l’amour. C’est pour cette raison que Dieu qui est amour est nécessairement silence.
L’union mystique est la rencontre transformante et béatifiante de deux silences aimants. Un homme et une femme fondus ensemble dans l’union mystique participent du grand silence brûlant de Dieu. La prière est un silence qui nous permet de pénétrer dans le mystérieux silence Divin. La pauvreté de l’esprit et du cœur est silence. L’accueil et le don de soi, c'est-à-dire l’offrande de tout soi même à l’autre en Dieu, sont silence. La vie spirituelle qui féconde et humanise tout s’élabore dans le silence. La beauté est silencieuse : elle se crée et se capte dans le silence : ainsi la vraie musique ne distrait pas du silence mais nous insère en lui. L’harmonie de l’univers est silence. Sa joie et sa paix qui visitent l’homme sont intimement silencieuses.
Les différents visages de la communion émanent d’un foyer intérieur où brûle silencieux et consumant l’Amour Divin. L’échange et le témoignage jaillissent du silence et s’empressent d’y revenir : ainsi la parole vraie, véritable verbe de l’être, monte au présent des profondeurs silencieuses et créatrices de l’authenticité. De même l’enracinement du disciple et la fécondité de son témoignage sont également silencieux parce qu’ils poussent leurs racines jusque dans l’être et que l’être seul est sous la mouvance de l’esprit.
Frédo Bourdier 1973
LES BEATITUDES selon Frédo
Nulle structure ne peut changer le cœur de l’homme.
Mais n’y a-t-il pas chemin plus sûr que celui tracé par Jésus de Nazareth ?
0, homme ! Vas-tu entendre la petite voix de la sagesse qui t’appelle du dedans ?
Tu veux un monde plus juste, commence par être un juste ; tu désires la paix, vis-la d’abord en toi-même, et pratique la autour de toi ; tu rêves un monde de purs, deviens donc un être de transparence ; tu trouves le monde pourri par l’argent, fais-toi un cœur de pauvre ; tu refuses l’oppression, mais qui t’empêche de respecter les autres ; tu souffres qu’on te fasse violence, fais donc l’apprentissage de la douceur ; tu reproches aux autres leur égoïsme, qui peut faire obstacle à ce que tu sois toute bonté et toute délicatesse ; tu rêves de liberté, sache que c’est toi seul qui peux te faire un homme libre ; tu rêves d’un monde fraternel, pour le construire, aime en vérité le frère que tu as sous la main ; le mensonge t’écoeure, soit donc un homme vrai ; tu hais la souffrance, ne fais souffrir personne et ne fais verser aucune larme : sème de la joie en donnant ta vie et tu seras heureux.
Nulle société ne peut te dispenser de parcourir l’itinéraire que t’offre l’aventure intérieure, mais c’est tellement plus exigeant que de bêler en troupeau contre les autres et contre les structures.
« Si tu savais le don de Dieu » (Jean 4,10)
Tout doit passer par le cœur de l’homme, un cœur transfiguré par les Béatitudes, le plus bel hymne à la joie jamais sorti de bouche humaine.
Dieu, dans l’humanité de son Fils, a voulu fleurir en une gerbe de Béatitudes et, au long du temps, c’est le merveilleux don de lui-même qu’Il fait à ceux qui croient en Lui.
Plus il va, plus le spirituel devient un foyer où convergent et se consument toutes choses en joie et en souffrance silencieuse.
On est de moins en moins à même de se défendre : on est bien « des brebis au milieu des loups » (Matt 10,16)