LE PERE FREDO ET DAME PAUVRETE
Je pense que si on enlevait la béatitude de la Pauvreté de l’évangile, la pauvreté de Jésus, il n’y aurait plus de Jésus. D’abord les Béatitudes n’ont pas été annoncées comme ça, pas dans cet ordre, pas à la fois. Et puis Jésus les a répétées plusieurs fois, et jamais de façon identique, parce que dans ces zones on ne répète pas, on redit les mêmes choses en les recréant continuellement (de là d’ailleurs la différence entre les évangiles), parce que ce sont des choses vivantes en nous et qu’on ne peut redire qu’en les recréant sans cesse. Quand à la première béatitude, Marie dit : Dieu comble de bien les affamés. Remarquez que le magnificat est quasi les Béatitudes et surtout la première.
Et bien, un jour que Jésus parle directement de lui, comme il le fait toujours d’ailleurs, il se définit ainsi : Sachez de moi que je suis doux et pauvre de cœur. S’il avait dit seulement : Je suis pauvre de cœur, c’était suffisant. Cette première béatitude est la clé de toutes les autres, la clé de toute vie spirituelle, la clé de toute rencontre de Dieu, la clé de toute possibilité de rencontre entre nous ; c’est la possibilité d’accomplissement et de croissance de tout amour. On n’aime que dans un état de pauvre. Quand Jésus nous parle des enfants : Si vous n’êtes comme ces petits, vous n’entrerez pas….ou ….Je te remercie, Père,d’avoir révélé cela aux tout petits ; ou son attitude avec tous ces gens de l’évangile, les malades, etc….c’est une attitude de pauvre.
On peut dire de Jésus qu’il a été le plus grand prototype d’âme de pauvre que la Terre ait jamais connu et connaîtra jamais. Si on enlevait cela de l’évangile, il n’y aurait plus d’évangile. Donc, pour passer la porte étroite, il faut être petit ; pour passer par le chas de l’aiguille, il faut être petit.
Tous les disciples de Jésus, je dirais, tous les spirituels de n’importe quelle religion du monde passent par dame pauvreté. Voyez, François d’Assise.
En vérité, c’est là notre richesse parce que c’est tout ce superflu, ce carcan, tous ces masques, tout ce faux qui nous font perdre la vraie direction pour laisser ce qui est vrai. Et nous ne sommes vrais que dans un état de pauvre. Mais nous ne sommes jamais aussi riches, il n’y a jamais autant de possibilité de richesse d’être que quand nous sommes pauvres en avoir. C’est là que nous savons communier avec Dieu et avec les autres. C’est donc par cette béatitude que tout est possible. Pour moi, c’est le chemin royal, c’est l’unique chemin de l’accomplissement de l’homme.
Jean de la Croix dit à peu près ceci : « Plus quelqu’un trouve son chemin intérieur, plus il entre en communication, en compréhension profonde avec les autres spirituels ». Parce qu’il y a une approche intérieure. Il faut que nous revivions les mêmes choses pour pouvoir les redire dans notre langage d’aujourd’hui.
Il y a un tas de grands chemins qu’on pourrait jalonner : la puissance, l’argent, le théologisme, l’intellectualisme, tous les ismes ; puis au milieu il y a dans le tas un tout petit chemin, et dans ce petit chemin, vous savez ce qu’il y a ? Il n’y a rien, rien du tout. D’ailleurs on pourrait changer ce RIEN par TOUT. Marcel Légaut parle, lui, de carence d’être- comme ça, et c’est normal, chacun crée son propre langage. Car chacun doit trouver sa propre expression de ce qu’il vit. Ecoutez comme cela coule de source. Là dedans tout est de l’homme et tout est de Dieu si vous voulez ……L’évangélisation, elle, n’a pas besoin de livres. François d’Assise n’avait besoin de rien. Il n’avait qu’à être François d’Assise. A plus forte raison Jésus. Lui non plus n’avait pas besoin de la Bible. Les petites gens qui le suivaient, j’allais dire, jour et nuit, étaient béats devant cet homme, devant le rayonnement de cet homme. Son regard d’ailleurs était la plus belle expression de son âme de pauvre. Ces petits ne comprenaient pas- l’évangile n’est d’ailleurs pas facile à comprendre, surtout qu’il faut prendre la bonne porte pour comprendre ; si on ne prend pas celle-ci, on n’y pige rien. Disserter sur l’évangile intellectuellement, on est à côté de la plaque et on n’y comprend rien. Alors que, si on prend le petit chemin, on s’approche de Jésus.
Il faut approcher le Christ par le dedans, comme tout spirituel. C’est ainsi qu’on garde sa parole, en la recréant pour ainsi dire, chacun pour son propre compte.
C’est en s’approfondissant que l’on rencontre l’homme et pas par une connaissance. Voilà toutes les sciences de l’homme à l’heure actuelle, et Dieu sait qu’il y en a, mais ce n’est pas comme ça qu’on rencontre l’homme. C’est par le profond, en descendant dans l’au-dedans. C’est là qu’on touche les racines créatrices et qu’on touche à l’humain.
(À partir de l’enregistrement d’un échange avec un ami)
L’HABIT NE FAIT PAS LE PRETRE
Frédo qui me reçoit dans la cuisine de son pauvre presbytère du Donzeil en Creuse où il vit seul avec son chien, sourit en plissant les yeux à l’évocation de cette fête qui marqua son départ à la retraite.
« Ah ! ce samedi 3 décembre 83, je m’en souviendrai jusqu’à mon dernier souffle. Ce fut le couronnement de ma vie dans ce pays. Je savais qu’il y avait de la sympathie pour moi mais jamais je n’aurais imaginé que je faisais à ce point l’unanimité dans le cœur de mes concitoyens.
Les sept communes où j’exerce mon ministère étaient largement représentées….Au moins 300 personnes…..Parmi elles des maires, des conseillers municipaux, des représentants d’associations de toutes obédiences dont…l’amicale laïque, des discours, des cadeaux, un climat de joie sans mélange, de cordialité, de simplicité…j’en étais tout abasourdi. Certes quelques indiscrétions m’avaient bien mis un peu la puce à l’oreille sur ce qui se préparait mais j’étais loin de m’attendre à une telle démonstration d’estime et d’amitié. J’en suis resté presque sans voix. J’ai eu de la peine à trouver mes mots pour remercier. Mon saisissement, mon bonheur avaient été trop forts… »
Il faut dire que « Frédo » tout en assumant ses fonctions sacerdotales s’est toujours fait une règle de vivre de son travail. Cette détermination scrupuleusement respectée n’a pas été étrangère à sa popularité dans une région où de tout temps il a fallu donner beaucoup de soi même pour subsister.Ce fils de paysan n’hésita pas à se louer dans les fermes comme journalier. L’hiver il partait dans les bois avec sa tronçonneuse. En plusieurs occasions, on le vit travailler comme aide maçon, aide couvreur. Un temps durant, il conduisit même le car de ramassage scolaire. Sa soixantième année atteinte et une santé quelque peu déficiente l’ont incité à réclamer ses droits, comme on dit. L’ouvrier s’est donc effacé mais le curé demeure. Pour la plus grande satisfaction d’une population qui, si elle reste à peu près aussi insensible que par le passé aux choses de la religion, n’en apprécie pas moins la profonde humanité de ce pasteur hors du commun.
Quel chemin parcouru depuis le jour lointain – c’était le 3 juillet 1953 – où pour la première fois « Frédo » prit contact avec un pays réputé peu accueillant pour les curés et leurs « sornettes »….
« Je suis arrivé ici à bicyclette et avec mon baluchon sur l’épaule, raconte t-il de sa voix douce. J’étais tout frais émoulu de la Mission de France à Lisieux où je venais de vivre trois années. Auparavant j’avais été admis au séminaire des vocations tardives à Fontcombaut dans l’Indre puis au grand séminaire de Limoges. Au total huit années d’études et de préparation à l’issue desquelles j’étais expédié au cœur du « Triangle rouge »….Ainsi désigne t-on, entre nous curés, le secteur compris entre Guéret, Bourganeuf et Aubusson ; pays de Martin Nadaud, berceau des maçons creusois et zone réputée comme la plus déchristianisée de France.
J’avais trente ans, poursuit celui que tout le monde ne connaît et n’appelle que sous l’affectueux diminutif de « Frédo ». Nommé avec les seuls ordres mineurs, j’ai fait équipe pendant neuf ans avec un confrère pour couvrir un secteur de sept paroisses. Sur sept églises, six étaient fermées au culte et quasiment en ruine. Ici curés et municipalités avaient été presque toujours en conflit. Même les rapports entre les responsables de communes manquaient de cordialité, de compréhension réciproque.
(…) Dès mon arrivée ici, je me suis mis au travail. Chez Pierre, chez Paul, partout où j’ai trouvé de l’embauche, j’ai gagné mon pain à la sueur de mon front. Y avait-il un mariage à célébrer, un baptême, un enterrement pour lesquels on me réclamait, j’interrompais mon labeur pour remplir mon devoir de prêtre. Progressivement on a compris la double exigence de ma vie qu’impliquaient mon engagement d’homme et mon engagement religieux.
(…….)
Un jour, un homme de ce pays m’a dit à brûle pourpoint, dans je ne sais plus quelle circonstance : « Frédo, tu ne fais jamais de propagande pour ton église et pourtant tout en toi en parle… ». (….) En tous cas, quelle récompense pour moi et quel encouragement à persévérer… »
(Article du journal Le Populaire du Centre du mercredi 21 décembre 1983, suite dans le prochain bulletin)