ULTIME LETTRE A FREDO
Frédo,
Vous écriviez dans votre premier livre : Chemin de Vie :
« Comme un arbre a besoin de plonger ses racines dans l’humus fécond de la terre et simultanément d’étaler sa ramure pour capter les rayons nourriciers du soleil, ainsi tout homme, sous peine de s’atrophier, a besoin de la terre humaine et du soleil de Dieu » (Chemin de Vie p. 58)
Enracinement humain et vie en Dieu tel fut votre chemin de Vie.
Homme au cœur labouré ! (Ce n’est peut-être pas un hasard si votre décès fut au soir de la fête du Sacré Cœur). Homme au cœur labouré par une enfance limousine, une formation au séminaire diocésain puis à la Mission de France, mais surtout par plus d’un demi siècle vécu au cœur de ces terres creusoises. C’est au cœur de ce pays qui résulte, selon l’expression de Jean Guitton, « des combinaisons improbables de l’arbre et de la pierre » que vous deviez creuser le sillon, non pas à la façon d’un philosophe académicien, mais bien plus courageusement comme un homme d’ici, comme un de ces hommes dignes de leur pauvreté qui sait ce que travailler de ses mains veut dire quand on a ni terre, ni entreprise à soi et que l’on a besoin des autres pour vivre. Vous fûtes journalier agricole, bûcheron, manœuvre, chauffeur, tout en assumant votre mission.
« Cœur labouré, il faut que tu aimes la déchirure du sillon et son double versant de lumière ». Cette phrase du Père Sertillange me revient à l’esprit pour m’interroger : « Et si c’était le prix à payer pour que la semence pénètre, prélude au temps inéluctable de l’enfouissement ? ». Tous nos anciens le savaient, la meilleure semence a besoin de soleil pour germer. Vous l’aviez compris Frédo lorsque vous nous rappeliez les bienfaits du « soleil de Dieu » dans l’accomplissement du chemin de l’homme.
Si différents chemins mènent dans les bras du Père, il est un petit «chemin de vie » qui est donné à ceux qui acceptent de puiser à la source d’un certain Jésus de Nazareth et qui a pour terrain l’Evangile. C’est à cette parole, dans le souvenir de votre (de notre) bienheureux Maître de Nazareth, nourri de son corps et de son sang que vous avez voulu vivre d’abord coûte que coûte, ruse que ruse, rage que rage, puis, peu à peu, goutte-à-goutte, de nuit en nuit, vous avez dû assumer le dépouillement inhérent à toute vie d’homme soutenu par notre chère Sœur Véronique.
Si désormais vous n’avez plus de rôle parmi nous, votre place demeure. Or sa place on la reçoit des autres. Notre présence ici ce soir témoigne que cette place vous est acquise et pour longtemps. Tous ici, ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, veulent vous dire : merci. Merci d’avoir été cet homme unique et irremplaçable : merci Frédo !
Fait le 19 juin 2004
Un ami de Frédo
LA VIE SPIRITUELLE. PAROLES DU PERE FREDO A L’OCCASION D’UN PARTAGE AVEC L’UN DE SES AMIS AU DONZEIL. AOUT 1974.
Il est certain que la vie spirituelle est une autre dimension de l’homme, une autre qualité d’être. Cela se trouve au creux de l’homme, comme une petite graine, comme nous dit Jésus.
Cela paraît paradoxal que nous ayons en nous tant de bonnes choses, tant d’aspirations qui peuvent être comblées - nous sommes faits pour ça ! Imaginez-vous par exemple, (il y a parmi vous des pères et des mères de famille), que vous feriez entrevoir à vos enfants des choses que vous ne leur donneriez jamais. Ce serait monstrueux ! Et imaginez-vous que Dieu a mis en nous de tels besoins de joie, de bonheur, de tendresse, de plénitude, de vie en surabondance, et puis qu’on n’arrive pas à les combler !
Et c’est en nous, il s’agit simplement de trouver une petite porte, une porte étroite, mais le drame est que nous ne pouvons la trouver seuls. Il faut quelqu’un qui déjà nous précède dans ce chemin pour nous permettre, à nous, de faire le passage. C’est ça la paternité spirituelle.
Et il se trouve qu’à ces profondeurs, à cette dimension, on se trouve soi même sa part de vérité, la possibilité de l’accomplissement, de l’entraide, et qu’on trouve simultanément le Dieu vivant ; pas le Dieu des théories, pas des vérités à croire, mais Celui qui EST la Vérité ! Il se trouve que dans ces mêmes zones on peut rencontrer l’évangile, c'est-à-dire Jésus Christ. Il se trouve que dans ces mêmes zones nous entrons en communication les uns avec les autres, c'est-à-dire que toutes les dimensions du verbe aimer au-dedans de nous ont changé absolument de nature et passent au plan de la communion des êtres. Là où il y a du respect, une espèce de ferment qui donne plénitude à tout ce qu’on est, à tout ce qu’on fait et surtout à tout ce qu’on aime. C’est réellement la dimension de l’âme, fécondée par Dieu. Et ceci est en chacun de nous. C’est la mission de chaque homme et Jésus est venu pour nous ouvrir cette porte là. C’est en cela qu’il est le CHEMIN mais le drame est que si nous n’avons pas nous-mêmes un minimum d’expérience spirituelle, nous ne pouvons rien comprendre de l’évangile et mieux que cela, nous pouvons faire tout ce que nous voudrions, si on ne vit pas dans ces mêmes zones où Jésus lui-même a vécu, nous ne pouvons pas évangéliser. Parce qu’il se trouve que c’est dans ces mêmes zones que nous entrons en communion avec l’être même de Jésus, que nous participons de Sa propre vie intérieure, c'est-à-dire qu’il nous met en contact avec le Père.
Contrairement au savoir intellectuel qui s’enseigne quand on veut, comme on veut, qui se cumule dans le temps, la vie spirituelle est quelque chose qui se transmet de personne à personne, mais il faut qu’on en ait faim et soif ; il faut que nous nous approchions de ces zones intérieures……de vie intérieure. Et cela se passe au-dedans.
Il faut que chacun crée son propre chemin à la suite de Jésus. C’est cela : garder Sa parole, c'est-à-dire retrouver par ressemblance, approche intérieure, ce que Jésus lui-même a vécu. Alors nous entrons en communion avec l’être profond de Jésus, participant de sa propre vie intérieure avec le Père. Et tout est transformé ! Et précisément tout ce qu’on aime. Je pense qu’un amour humain qui vit à cette profondeur peut mettre le feu sur la terre. Et la paternité et la maternité, faites pour s’accomplir, deviennent une paternité et une maternité sur le plan spirituel…
Je n’ai plus que cela à proposer, car tous ont faim et soif. Je pense de plus en plus que le sacerdoce n’a encore uniquement raison d’être que pour la paternité à ce plan là.
Je pense que la vie en Dieu, à ce plan intérieur, est encore plus expérimentable que l’amour humain ; parce que dès qu’on a, ne fut-ce qu’une fois, goutté aux choses de Dieu, ne fut-ce que l’espace d’un éclair, ce sont des choses qu’on n’oublie jamais ! cela reste en nous comme un appel ; à ce moment Dieu n’est plus cet espèce d’être puissant et étranger qui nous tape sur le bout du nez quand on n’est pas sage, comme on dit à nos enfants. Jésus nous dit : Le royaume est au-dedans de vous.
Dieu est Amour, nous dit Jean. Celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu.
La conséquence de cette vie en Dieu, Jean nous le dit aussi, c’est que : si vous marchez dans la lumière, comme Il est lui-même dans la lumière, vous êtes en communion les uns avec les autres.
L’infini qui fait irruption dans l’homme est au plan EXISTENTIEL, au plan VITAL, pas au plan des idées. Il faut chasser les idées. Il se trouve que pour vivre ces choses, il ne faut absolument rien de tout ce qu’on nous a enseigné. Je dis bien TOUT, pour que toute chose repousse au-dedans de nous par ce contact direct avec Dieu par l’évangile. Alors, c’est là le fameux langage de l’évangélisation qui coule comme une source…Là pousse, sans qu’on le cherche, le langage qui est le langage de l’homme et le langage de Dieu. Ici s’opère la jonction dans les profondeurs créatrices de l’homme, qui fait que, sous l’inspiration de Dieu, continuellement jaillit de cet homme l’inspiration, c'est-à-dire la parole vraie.
C’est cela que nous aurons à nous transmettre les uns aux autres. C’est cela que le christianisme a donné à l’homme au cours des siècles. Je suis venu dans le monde porter un feu et je voudrais déjà…
Il est en nous. Dieu est tout. Il y a une petite porte qu’il faut entre-bailler au-dedans de nous, pour faire la mutation du superficiel et de l’intellectuel, à l’intérieur, au spirituel, et puis tout suit tout seul. Ensuite, on sera comme mû au-dedans, transformé. C’est ça la foi, ce ne sont plus des croyances.
QUELQUES BREVES PENSEES ECRITES DE FREDO A PROPOS DE « LA VIE SPIRITUELLE »
Un homme ne peut inventer, dans tout domaine, qu’à partir du centre de lui-même.
Le critère d’une vie spirituelle authentique c’est qu’elle humanise. Les Béatitudes sont le signe de cet accomplissement.
Pas de vie spirituelle vraie sans un enracinement concret chez les hommes. Le spirituel sort du concret et nous y ramène.
Dès que l’homme a mis le pied dans la « porte étroite » (Je suis la porte), il débouche dans sa propre renaissance.
« Elle est étroite la porte et resserrée la route qui mène à la vie, et il en est peu qui la trouvent »
On atteint le réel par l’intermédiaire du spirituel.
La vraie aventure est intérieure.